C'est l'histoire d'un couple qui, arrivé dans la quarantaine, s'organise pour partir un an, en congé sabbatique, sac au dos, en Asie.
Petit détail : ceci s'est passé en 92-93 !
Après relecture de Routards & Cie, que Sally avait rédigé à notre retour, nous avons décidé d'en faire un blog d'une durée d'un an en respectant le texte original et sa chronologie afin d'y retrouver les émotions de l'époque.
Les 675 photos, les 65 documents scannés, les 12 dessins, les 125 vidéos et les 95 enregistrements sonores sont d'époque aussi.
Bonne lecture !

Srinagar, 5 août 1993


Huit heures en shikara sur le lac Dal et le lac Nagin. C’est vraiment sur l’eau qu’on est le mieux. Tout y est paisible, malgré quelques coups de feu qui résonnent de temps en temps dans la vallée.


Impossible d’imaginer la beauté des paysages du Cachemire, et la simplicité de la vie quotidienne sur l’eau. Le simple passage d’une shikara conduite par une femme au regard sombre est un véritable régal. Elles sont plutôt masculines, mais elles sont naturellement belles avec leur teint foncé, leurs yeux noirs et inquiets, leurs bijoux, et leurs vêtements colorés.



Srinagar, 4 août 1993


Ce matin, François est toujours de mauvaise humeur, il ne parle plus. Je rassemble mon courage et je pars en ville avec Papa Kashmiri. Nous avons chacun notre mission : moi, acheter les billets pour Leh, lui, essayer de trouver de la nourriture, peut-être de la viande ou des œufs. Ça mange beaucoup les touristes !

Presque tout est encore fermé, les pierres jonchent les rues, nous croisons quelques blessés aux bandages tout neufs.
Nous revenons seulement avec du paneer qui sera cuisiné avec du curry à la manière d’une viande. J’ai les billets de bus pour le 7, après avoir rattrapé in extremis le vendeur de billets qui fermait déjà le bureau.

J’ai aussi le Kashmir Times qui annonce les résultats du match d’hier : 6 morts et 50 blessés.

Enfin un peu de sérénité cet après-midi : rien de mieux qu’une promenade en shikara dans le dédale des canaux qui serpentent entre les jardins flottants du lac. Il est peu profond, des îlots de culture ont été formés artificiellement en entassant boue et plantes aquatiques ; c’est ce qu’on nomme les jardins flottants. On y cultive beaucoup de légumes, haricots, tomates, courges, maïs, pommes de terre…
Des canards, poules d’eau, oies y vivent en toute liberté, surveillés par les aigles qui ne cessent de décrire des cercles dans le ciel.


De nombreux Cachemiris vivent au bord de l’eau et sur l’eau ; chaque famille possède une shikara pour se déplacer et transporter des marchandises, et les enfants apprennent très jeunes à manier la pagaie, accroupis à l’avant ou à l’arrière de l’embarcation.

L’après-midi, ils se baignent dans les eaux polluées et malodorantes à proximité des habitations ; le tout-à-l’égout s’appelle ici le tout-au-lac. D’ailleurs, notre “propre” chasse d’eau…

Srinagar, 3 août 1993



Première sortie ce matin : nous partons avec “Hongkong”, qui doit résoudre ses problèmes d’avion, et Nazir qui dit veiller sur notre sécurité !

Il disparaît rapidement dès que les voitures de l’armée sillonnent les rues et que les haut-parleurs lancent des messages en urdu ou en cachemiri.
Nous continuons vers la gare des bus où nous trouvons les bureaux fermés : “Sorry Madam, today is strike, come back tomorrow !”

En chemin, nous croisons quelques attardés qui nous disent : “Curfew, curfew !” N’est-ce pas ce mot anglais qui vient du mot français “couvre-feu” ? Vite, on rentre !

Pardon, Monsieur le Militaire avec le gilet pare-balles, le casque sur la tête et la mitraillette à la main, vous ne voulez pas que nous passions par ici ? Y a une manif ?! Comme c’est embêtant, nous allons prendre de l’autre côté de la rivière, alors. Merci Monsieur le Militaire !
L’ambiance monte, les manifestants scandent des slogans le poing tendu vers le ciel, et soudain, les soldats passent à l’action en tirant en l’air. Les Cachemiris semblent être habitués à ces confrontations, et les observent sans grande émotion.
Mais nous, essayez de comprendre, c’est notre première fois ! Nous sommes accroupis derrière un rickshaw, alors que les coups de feu se font de plus en plus nombreux. Nous ne sommes qu’à vingt mètres de la fusillade dont nous sommes séparés par la rivière.

Qui c’est, la dame en noir qui nous fait signe de la suivre, là-bas ? On y va ? Pliés en deux, nous courons vers elle : elle nous fait entrer dans sa petite maison de bois au-dessus de la rivière ; derrière ses fenêtres sans vitre, sans volet, sans aucune protection, nous sommes aux premières loges pour observer les événements ou choper une balle perdue. Les soldats ont beau tirer en l’air, on dénombre cependant de nombreux blessés par balle. C’est quand elles retombent ?

La femme en noir gémit et marmonne tout en nous préparant du thé local, si délicieusement parfumé à la cardamome et au safran ; quand les coups de feu reprennent, elle nous fait allonger à plat ventre, nous ne pouvons même plus boire notre thé tranquillement !
Au bout d’une heure, alors que la manifestation s’est déplacée, nous remercions notre hôte avec des pommes et quelques roupies, et filons aussi vite que possible jusqu’à ce que les bruits de fusillades ne soient plus audibles. Nous tombons sur le marchand de cartes postales qui nous propose de nous emmener dans sa shikara jusqu’au Sharin.

Évidemment, nous passons le reste de l’après-midi à nous remettre de nos émotions : je ne tiens pas à renouveler une telle expérience, même si j’ai pu garder mon calme, je ne suis pas faite pour les situations à risque.

La journée de revendications continue très tard, puisqu’à 23 heures, quelqu’un s’empare du micro de la mosquée voisine ; non, ce n’est pas le muezzin qui appelle à la prière, mais les militants musulmans qui clament à tue-tête l’indépendance du Cachemire. A-za-di ! A-za-di ! De quoi donner la chair de poule, âmes sensibles s’abstenir !

[Foule scandant des slogans d'indépendance]

Srinagar, 2 août 1993


Ce n'était peut-être pas une si bonne idée de venir au Cachemire.

D’abord, un petit topo historico-géographico-politique sur la région : le Cachemire, qui est musulman, est revendiqué par le Pakistan et par l’Inde. Depuis la guerre indo-pakistanaise de 1965, une ligne de cessez-le-feu divise le Cachemire entre les deux pays.
Srinagar est la capitale du Cachemire indien où les indépendantistes, soutenus par le Pakistan font régner une atmosphère de guerre civile : l’armée indienne s’est installée au Cachemire il y a quatre ans, pour essayer de contrôler la situation.

Nous découvrons une ville morte totalement investie par les militaires : abris de sacs de sable d’où émergent les canons des fusils, et des mitrailleuses, des soldats partout en ville, toutes les boutiques fermées - c’est la grève - et personne dans les rues, car c’est le couvre-feu depuis ce matin : une famille musulmane a été tuée hier par des soldats indiens.

À la descente du bus qui nous amène de l’aéroport, nous devons passer au poste de police pour inscrire nos noms sur un registre. Nous sommes six touristes réunis dans le petit bureau ; dix propriétaires de house-boats nous attendent déjà à la sortie, tous plus agressifs les uns que les autres.


Nous avons déjà logé dans un bateau en 1988, et nous savons que cette solution ne laisse pas suffisamment de liberté pour se déplacer. Nous devons beaucoup insister pour que le rickshaw nous emmène jusqu’à un hôtel en ville. Nous avons alors la confirmation que l’armée a réquisitionné les hôtels. Picou est de mauvaise humeur.
Bon, va pour un house-boat. De toute façon un propriétaire de bateau est déjà dans le rickshaw depuis le départ, et nous mène en shikara jusqu'à un house-boat, le Sharin.

A priori, un house-boat, c’est très agréable : bois de cèdre, seulement deux ou trois chambres, une salle à manger, un salon, une véranda à l’arrière et des tapis partout. C’est ancré au bord du lac près du house-boat du patron ; ses enfants et sa femme font la cuisine et servent les visiteurs.

On peut rester des heures sur la véranda, ou mieux encore, sur le toit plat, pour regarder les montagnes qui se reflètent dans les eaux calmes du lac Dal, les shikaras qui passent sans bruit - pas de moteur, seulement une rame ; tantôt, c’est le fleuriste avec son étonnant tapis de fleurs multicolores, tantôt l’épicier qui propose du miel ou du safran, ou le teinturier qui passe prendre le linge ou le rapporter.


Notre unique voisin de chambre est un Chinois de Hongkong. Apparemment, tout va bien.

Alors, ça cloche où ? Ça cloche avec la famille propriétaire du bateau : le père, déjà un peu gâteux ne pose pas de problème ; mais que dire des deux fils, Nazir et Youssef ? Plus menteurs par omission ou exagération, plus hâbleurs, c’est pas possible ! “My friends, we want you to be happy with us, you are our family” etc. Et que je te propose d’acheter des tapis, des meubles, des bijoux, des vestes en cuir, des promenades en shikara, du papier mâché… Et surtout, ce sont eux qui décident de nos sorties, puisque nous sommes tributaires de leur shikara.

Pourtant, nous devons absolument aller en ville pour réserver les billets de bus pour Leh.

Delhi, 1er août 1993

Le bien nommé...

Une canicule soudaine depuis hier : nous sortons le matin, et restons dans notre chambre l’après-midi. Il y a longtemps que nous n’avions pas autant transpiré : 39° à l’ombre et 70 % d’humidité.


Nous avons pourtant le courage de nous enfoncer dans le bazar de Chandni Chowk ; nous avions presque oublié les bicyclettes, cyclos, scooters, motos, rickshaws, Ambassador, Maruti, Tata, bus, chars-à-bœufs, troupeaux de chèvres et animaux divers. Et puis les sikhs - il y a un temple tout près - les hindouistes et les musulmans - la mosquée est à côté -, en particulier les Cachemiris, qui tiennent surtout le commerce de l’artisanat. Justement, nous partons les voir de plus près. Demain, nous nous envolons pour Srinagar.

Delhi, 30 juillet 1993

Étalage de bangles (bracelets)


Délire à Delhi. Hôtel 55
Ça fait du bien ce petit thé l’après-midi, tu crois qu’il est d’Inde ? ♦ Je te rends le bouquin de Miller, c’est un peu longuet ! ♦ J’envoie la carte postale avec Krishna à la gardienne, à mon avis, elle va encore penser qu’on est dans un pays de fous. ♦ Je ne vais pas manger de glace, y a le curry de midi qui passe pas très bien. ♦ C’est chouette pour le Cachemire, on pensait pas y aller ; et si on peut pas aller à Leh (olé !), on fera autre chose. ♦ Tu trouves pas qu’il y a moins de mendiants sur la place ? ♦ On a quand même moins chaud que la première fois. ♦ Dis donc, ça fait exactement huit mois ! ♦ Elles sont bien bronzées mes jambes maintenant. ♦ Faudrait que tu trouves un autre sac à dos pour l’appareil photo. ♦ Pour les pulls on verra là-haut. ♦ Et si on retournait au fort Rouge demain ? ♦ Tiens, on aura la pleine lune à Srinagar. ♦

Delhi, 29 juillet 1993

INDE (3)

Retour en Inde chérie ! Nous allons rendre visite à deux Tibétains que nous parrainons, une petite fille au Ladakh, et un étudiant dans l’Himachal Pradesh.




Ce matin, à 2 heures 30, nos pieds ont à nouveau foulé le sol de l’Inde, après huit mois d’absence. Quelle joie de se retrouver ici.
Très vite, nous récupérons nos bagages, réservons une chambre depuis le bureau de l’office de tourisme ouvert toute la nuit à l'aéroport, changeons de l’argent (oh là là ! Le franc n’arrête pas de descendre depuis plus d’un mois), et nous prenons un taxi jusqu’à l’hôtel 55. Dodo !

Après le petit déjeuner chez Nirula’s, nous récupérons des livres chez Orient Express, notre “boîte à lettres”. Ça alors ! Pas une seule lettre ! Normal, c’est les vacances.
Nous reconfirmons le vol retour sur Paris chez Kuwait Airlines. Fouille à l’entrée : je dois laisser mon Opinel au gardien. Avis à la population ! Nous rentrons le 16 septembre, annulez tout, soyez prêts !



En attendant, nous avons encore sept semaines devant nous pour essayer de visiter l’Himachal Pradesh et le Ladakh.
Nous voulions commencer par le Ladakh, mais les vols sont surbookés pour plus de dix jours, car ils sont souvent annulés à cause des conditions météorologiques - mousson, vents violents.
Alors, nous décidons de passer par le Cachemire et de rejoindre le Ladakh par la route, si elle n’est pas coupée par les éboulements, les pluies, les convois militaires, les vols de canards, les bulldozers. Pour bien comprendre ce qui précède, vous avez intérêt à sortir l’atlas ; non, je ne doute pas de vos connaissances en géographie, mais une petite révision de temps en temps…


P.S. M. et Mme Ergébel sont heureux de vous annoncer la naissance d'Octave !
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