C'est l'histoire d'un couple qui, arrivé dans la quarantaine, s'organise pour partir un an, en congé sabbatique, sac au dos, en Asie.
Petit détail : ceci s'est passé en 92-93 !
Après relecture de Routards & Cie, que Sally avait rédigé à notre retour, nous avons décidé d'en faire un blog d'une durée d'un an en respectant le texte original et sa chronologie afin d'y retrouver les émotions de l'époque.
Les 675 photos, les 65 documents scannés, les 12 dessins, les 125 vidéos et les 95 enregistrements sonores sont d'époque aussi.
Bonne lecture !

Pulau Kechil, 6 mai 1993

Une femme de ménage du Mata Hari


Quel beau lever de soleil ce matin. Il faut que je vous dise que de mon lit, je vois le soleil se lever, rien qu’en levant la tête. Ce matin, c’était saumon et violet.
Et ce soir, je verrai la pleine lune. Je peux vous dire que ça rend fou…

Pulau Kechil, 1er mai 1993

Une femme de ménage du Mata Hari


Camarades Travailleurs, ici aussi c’est férié : quelques familles malaises ont débarqué ce matin sur notre plage ; les hommes et les enfants se baignent, les femmes veillent à leur sécurité…
L’école de plongée a choisi le 1er mai pour ouvrir ses portes à son unique client, François Picard, qui est rentré un peu déçu de sa plongée. N’en parlons plus.

Dites, si je me souviens bien, le mois de mai est synonyme de week-ends prolongés et de ponts. Petits veinards ! Car enfin, c’est seulement lorsqu’on travaille que l’on peut véritablement apprécier ces journées de liberté, non ?
François prendra le pont du 14 juillet, et moi celui de l’Ascension, sans récupération. Dommage pour le 15 août qui tombe un dimanche, on se rattrapera pour le 1er novembre. Mais je m’égare, nous aussi nous avons nos fêtes, des bouddhistes, des musulmanes, des hindouistes, on cumule ici !

Pulau Kechil, 30 avril 1993

Voici quatre jours que nous lézardons sous les cocotiers !
En arrivant, nous commençons par Coral Bay. Le nom est plus joli que l’endroit, car la plage est petite et souvent infestée de puces d’eau disent les uns, de filaments de méduses disent les autres. Résultat : ça picote partout quand on entre dans l’eau.

Autour de la grande table commune du dîner, nous faisons la connaissance de routards peu ordinaires, Lucien, 65 ans, et ses deux fils, Achille 12 ans, et Jonas 10 ans. Depuis six ans, ils voyagent sept mois par an. Chaque année fait l’objet d’un thème particulier ; le désert, la mer, la jungle… Les enfants ne sont jamais allés à l’école, Lucien leur a appris à lire, compter et écrire, l’expérience fait le reste. L’année prochaine aura pour thème les volcans d’Amérique du Sud. “Après l’anglais, ça leur apprendra l’espagnol !”, dit Lucien.


Le lendemain, nous quittons Coral Bay pour Long Beach, de l’autre côté de l’île en suivant un sentier qui s’enfonce dans la forêt. Un inextricable fouillis d’arbres et de lianes enlacés nous protège du soleil ; des bruits bizarres amplifiés par la voûte du feuillage nous font dresser l’oreille : feuilles mortes, écureuils, varans, oiseaux invisibles.


Nous nous sentons vraiment bien sur Long Beach, face au soleil levant. La plage est, bien sûr, bordée de palmiers qui donnent de l’ombre dès la fin de la matinée, l’eau est chaude et presque aussi limpide qu’aux Maldives.
L’hôtel s’appelle le Mata Hari. Pourquoi ce nom ? C’est du malais, et cela signifie mot-à-mot, l’œil du jour. Le Soleil ! Rien à voir avec l’espionnage.
Ce Mata Hari compte dix bungalows sur pilotis, très simples et impeccablement entretenus par un grand Hollandais tout maigre.
Pas d’électricité, sauf le soir au restaurant. Dommage que le générateur soit un peu bruyant, il masque le cri des geckos.
Les toilettes ? Collectives. Les douches ? Y’en a pas ! Elles sont remplacées par un puits et un mandi d’où l’on tire l’eau à l’aide d’un seau attaché à une corde. Quelle sensation de fraîcheur quand on s’arrose ! Les deux “salles de bain” sont entourées d’une cloison qui laisse assez d’espace pour toute une famille, et qui permet de se laver le kiki ou la zigounette à l’abri des regards, mais à ciel ouvert.




[Chant des oiseaux]


Non, je ne vous dirai pas comment nous passons nos journées : petit-déjeuner, plage, douche, déjeuner, sieste, lecture, écriture, plage, douche, écriture, dîner, musique, dodo.

Du côté lecture, j’ai lu quelques bons bouquins récemment : Le Bruit et la Fureur de Faulkner (très spécial), l’Or de Cendrars, beau petit roman d’aventures et j’ai encore en stock deux thrillers en anglais, un Mary Higgins Clark et un Robin Cook ; François vient de terminer la Chartreuse de Parme qu’il a beaucoup aimé (e).

Kota Bahru, 25 avril 1993

MALAISIE
Toujours en voyage individuel organisé, notre séjour de janvier 1989 fut sans grande surprise. Nous restaient surtout en tête les quelques jours passés à Teman Negara au milieu de la jungle.

Nous ne sommes pas encore sur la plage, mais pas loin, dans la capitale de l’État de Kelatan sur la côte est de la Malaisie.
Le voyage jusqu’ici se déroule bien : le train couchettes part de Bangkok à 15 h 45 et arrive à Had Yai à 8 h 15 le lendemain.
Une demi-heure plus tard, correspondance pour la ville frontière de Sungaï-Kolok, dans un omnibus de 3e classe avec des banquettes en bois ; nous avons droit au coq qui lance son cri depuis sa boîte en carton, aux marchandes de légumes qui transportent leurs immenses bottes de verdure et leurs sacs de piments rouges jusqu’au marché voisin.



Petit à petit, alors que nous nous rapprochons de la frontière avec la Malaisie, Bouddha laisse sa place à Mahomet ; comme chacun le sait, les Malais sont en majorité musulmans : les hommes sont moustachus, portent une calotte, les femmes sont habillées d’une tunique longue, d’un pantalon serré aux chevilles et d’un foulard sur la tête.



Après cinq heures de banquettes en bois, nous sautons sur le Skaï du siège arrière d’une mobylette qui nous emmène en trois minutes jusqu’au poste frontière que nous franchissons à pied.
Il ne reste plus qu’à rejoindre Kota Bahru ; la gare des bus est à cent mètres, départ dans cinq minutes : 45 kilomètres, une heure de trajet, air conditionné. Super !
Mais quand même 24 heures pour faire 1 200 km…




Le soir même, nous dégustons notre premier plat local au marché de nuit. C’est très pratique et peu onéreux de manger au night market : on achète du poulet grillé chez Aziz, du riz frit chez Abdul, une pâtisserie chez Mohamed, et l’on va s’asseoir à une table où quelqu’un s’empressera de venir prendre votre commande de boisson.


[Ambiance du Night Market]

Restons dans la nourriture avec le très beau marché couvert. Les étalages de fruits et légumes sont superbes, les vendeuses assises au milieu de leurs produits mettent beaucoup de soin à les présenter : les bananes forment des éventails réguliers, les piments de petits carrés géométriques, les mangues sont triées selon leur stade de maturité, de l’orange au vert foncé. C’est un beau spectacle pour les yeux, d’autant plus que nous pouvons l’observer depuis la galerie du premier étage réservé aux épices, fruits secs, bonbons et biscuits.

À la découverte de Khao San Road

Offrandes

Imaginez que vous arriviez pour la première fois de votre vie à Bangkok et que le taxi, qui s’y connaît, vous a déposés sur Khao San Road. Voici une rue bien étonnante pour un néophyte ! Une rue faite pour les routards : inutile de traverser Bangkok, ici vous avez tout sous la main sur 200 mètres seulement.

D’abord se loger. À l’instar d’une famille thaïlandaise qui transforma sa maison en guesthouse voici plus de vingt ans, d’autres ont suivi. Évidemment, il ne faut pas être un adepte de Monsieur Propre, ni aimer les grands espaces. Les agoraphobes crasseux sont donc nettement avantagés dans leur cage à lapins poussiéreuse où le ménage est parfois fait, entre deux clients, par des adolescentes qui rêvent de Michael Jackson ou feuillettent des bandes dessinées. Un conseil : ne jamais regarder sous le lit !
Pour être tout à fait juste, on trouve aussi sur Khao San quelques hôtels dignes de ce nom, mais au lieu de payer la chambre 100 bahts (22 francs) le prix passe à 400 ou 500.

Maintenant que vous êtes installés, vous ne ressentez pas une petite faim ? Descendez dans la rue et regardez autour de vous : chaque guesthouse possède son restaurant au rez-de-chaussée, quasiment sur le trottoir. Service continu de sept heures du matin à dix heures du soir.
Allez, pour commencer, faites-vous un riz frit aux crevettes arrosé d’une Tiger Bier bien fraîche. Pour continuer, achetez des papayes ou des goyaves découpées aux marchands ambulants qui arpentent la rue. Mangez-les au restaurant. Personne ne vous en voudra ! Voilà un repas pour 50 bahts maximum !
En plus, le restaurant se transforme en cinéma en fin d’après-midi : pour le programme, consultez le tableau noir sur le trottoir ; ce sont Stallone et Schwarzy les champions du hit-parade ! Il est fortement recommandé d’arriver une demi-heure avant le début de la séance.

Quelques courses maintenant ? Il vous manque du savon ? Allez chez le Chinois du coin. Des cartes postales, de la crème anti-moustiques, un cadenas, des tongs, un rouleau de papier hygiénique ? Le Chinois du coin !

Vous voulez une nouvelle garde-robe ?
Vous n’aurez que l’embarras du choix, toutes les tendances sont représentées, du baba-cool au cadre supérieur.
Si vous savez bien marchander, votre costume ou votre petite robe ne vous coûtera pas cher, à condition de ne pas être un maniaque des finitions. Entrez donc chez Valentino Collezionni, chez Chanel Collection, Boss Fashions ou K. Kenzo’s.
Bizarre, c’est un type barbu avec un turban sur la tête qui tient la boutique. Quoi de plus normal ? Ce sont des Indiens, et plus précisément des sikhs qui tiennent une partie du commerce de la soie à Bangkok. Ils disent tous qu’ils confectionnent un costume sur mesure en 24 heures. Et c’est quand l’essayage ?
Lorsque le costume et la robe arriveront enfin, au bout de 72 heures d’attente, vous serez tellement contents d’avoir pu les récupérer avant le retour au bercail, que vous ne verrez pas les faux plis, les coutures qui zigzaguent ou la braguette qui gondole !

L’expérience ne vous tente pas ? Ah, vous préférez la tendance chic et décontractée. Alors les étalages des trottoirs sont faits pour vous : pantalons et caleçons Ralph Lauren, chemises Kenzo, shorts Chanel, chaussettes Dior, jupes Lacoste. Mais si, je vous dis que ça existe ! Et les T-shirts Tintin : ça vous plaît pas le Crabe aux pinces d’or ou le Sceptre d’Ottokar ? Seulement 100 bahts la pièce en insistant bien.

Et maintenant, que voulez-vous ? Faxer à Papa-Maman pour leur dire que vous êtes bien arrivés ? Pas de problème : vous voyez l’enseigne là-bas ? Elle dit : “Laundry - Overseas Call - Fax - Telex - Tickets”. Ce qui signifie que pendant qu’on vous lave votre linge à la main, à l’eau froide et avec du savon, vous pouvez téléphoner à Paris, faxer à Tokyo, et acheter vos billets de car, de train ou d’avion. Avouez que ça vous simplifie la vie !

Vous ne voulez pas vous reposer un peu ? La chaleur, le décalage horaire… Pas le temps, vous voulez partir sur une plage pas trop loin. J’ai une idée, suivez-moi, je connais une agence de voyage fiable où le personnel est efficace, et où ils ont l’air conditionné. C’est Banglumpoo Tour. Mieux vaut éviter les agences dans les couloirs d’immeubles !
Deux billets pour Koh Samet. Le minibus part de Khao San et revient à Khao San. Pas besoin d’aller prendre le bus régulier tout au bout de Sukhumvit. Et que vous alliez à Hanoï, Sydney ou Miami, les tarifs sont imbattables !

Autre chose ? Des romans ou des guides d’occasion ? Un petit tatouage sur le biceps ? Un walkman et des cassettes pirates ? Les lignes de la main ?

Un dernier mot : pour les cadeaux, achetez tout ici : des paréos indonésiens, des sacs birmans, des vestes népalaises, des bijoux indiens. Ça épatera vos amis !

Bangkok, le 22 avril 1993


Préparatifs avant le départ de demain : vente et achat de livres d’occasion, épilation des jambes (les miennes), énième réparation de mes mocassins sur Khao San Road. Mais dites voir, je ne vous ai pas encore parlé de cette rue ! Je vous fais un petit topo demain.

Bangkok, 21 avril 1993

THAÏLANDE (4)
Dernier passage à Bangkok,
nous allons bientôt déménager notre “home” vers Singapour

Voici 4 mois exactement, nous arrivions à Bangkok pour la première fois. Demain, nous quitterons définitivement la Thaïlande qui nous a servi de plaque tournante. Direction la Malaisie.



Les préparatifs vont bon train. C’est d’ailleurs en train que nous allons descendre vers la côte est malaise, vous savez, là où les plages ont du sable aussi blanc que de la farine, et où les cocotiers vous font de l’ombre au bord d’une mer aux eaux turquoise et transparentes habitées de poissons multicolores extraordinaires nageant entre les magnifiques coraux miraculeusement préservés de la pollution. On se calme, inspirez !




Nous venons de réorganiser nos bagages : douze kilos de livres sont partis chez Antoine, ainsi que trois kilos de vêtements, et une tête de Bouddha khmer, une fausse achetée au Sofitel de Phnom Penh cinq fois plus cher qu’au marché !
Trente pellicules ont été expédiées chez Kodak en Suisse, et notre sac de dépannage est parti à Singapour chez Reliance avec nos deux jeans.
À propos, vous connaissez l’épreuve de la poste en Thaïlande ? Les fonctionnaires observent le règlement au pied de la lettre, je dirais même au pied du paquet ! La température ambiante, mêlée à l’appréhension du contact avec le postier baragouinant l’anglais, nous fait transpirer comme Johnny Halliday aux Palais des Sports. Il faut remplir ces deux formulaires en deux exemplaires ? Et sans carbone ? Il faut envelopper notre paquet dans du papier kraft ? Vous fermez maintenant pour le déjeuner ?

La rentrée scolaire est imminente après les fêtes du Nouvel An thaï. Ça s’affaire dans les papeteries, dont nous sommes de fidèles clients, et les marchands ambulants ont repris leur poste de combat à la sortie du lycée près de la guesthouse : épis de maïs cuits, brochettes de tofu, tranches de pastèque et de papaye, Fanta rouge ou vert que l’on verse dans un sac plastique avec des glaçons et une paille, cela évite de courir après les bouteilles.

Les arbres ont vu leur feuillage s’alourdir, et les fleurs donnent un petit air de province aux trottoirs enfumés ; des jaunes, des blanches, des lilas, et des rouges magnifiques sur les flamboyants.


Enfin, je ne pourrais pas terminer cette lettre et quitter la Thaïlande sans vous donner les dernières nouvelles de la famille royale, diffusées chaque soir sur une chaîne de télévision à 20 heures.


Le Roi Bhumipol reçoit beaucoup de visiteurs dans ses coquets appartements. La reine qui a été très belle, mais qui accuse maintenant une surcharge pondérale de vingt kilos aime bien aller se promener chez les plus malheureux qu’elle, ce qui laisse l’embarras du choix. 




Pendant ce temps, les enfants ne chôment pas : le prince prend souvent l’avion, mais rentre dîner le soir.




La fille aînée affectionne les conférences internationales où elle parle dans le micro.




Quant à la cadette, elle adore les pantalons bouffants et les chemises longues qui masquent ses avantages arrière. 




N’oublions pas Mamie, la maman de Bhumipol, qui, à plus de 80 ans, va encore inaugurer des hospices de vieillards, soutenue par deux hommes de confiance. On travaille dur dans les familles royales !



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