C'est l'histoire d'un couple qui, arrivé dans la quarantaine, s'organise pour partir un an, en congé sabbatique, sac au dos, en Asie.
Petit détail : ceci s'est passé en 92-93 !
Après relecture de Routards & Cie, que Sally avait rédigé à notre retour, nous avons décidé d'en faire un blog d'une durée d'un an en respectant le texte original et sa chronologie afin d'y retrouver les émotions de l'époque.
Les 675 photos, les 65 documents scannés, les 12 dessins, les 125 vidéos et les 95 enregistrements sonores sont d'époque aussi.
Bonne lecture !

Maumere, île de Florès, 9 juillet 1993

Balisier (ou heliconia caribaea) 

Ne croyez pas que l’on puisse quitter Florès sur un coup de tête, du jour au lendemain.
D’Ende, pas de places pour Den Pasar avant sept jours. Quand on se rappelle que les avions font 22 sièges, et que l’un des deux appareils qui desservent Ende s’est crashé en mer la semaine dernière…
L’employé de Merpati nous conseille d’aller jusqu’à Maumere où l’avion quotidien est plus gros, mais il ne peut effectuer la réservation.

Ce nouveau trajet de bus, entre Ende et Maumere, nous a fait découvrir la plus mauvaise partie de la route, non goudronnée, trois chaînes de montagnes à traverser, un col sous les nuages et la pluie, et des paysages grandioses.
Nous arrivons à Maumere hier après-midi. Toujours la même histoire : c’est vendredi, et les bureaux de Merpati sont fermés. Chez Bouracq, une compagnie concurrente, ouverte le vendredi, pas de place avant dix jours.

Le spectacle qu’offre Maumere n’est pas plus réjouissant que celui d’Ende : on s’approche de l’épicentre du séisme, à 30 kilomètres en mer. De nombreuses maisons n’ont toujours pas été reconstruites, les toits sont écroulés, des amoncellements de décombres s’alignent sur des terrains devenus vagues, sable, gravier et pierres attendent les maçons. Un nouveau marché couvert a remplacé l’ancien devenu trop dangereux, et la mosquée continue à accueillir ses fidèles derrière des murs de tôle.

Ende, île de Florès, 7 juillet 1993

Alpinia


Nous venons de nous refaire environ 150 kilomètres en huit heures, dont deux heures de racolage à Bajawa ! Nous voyons la ville se réveiller, le marché s’animer, la circulation s’intensifier ; quelques passagers commencent déjà à vomir par la fenêtre entrouverte avant même le véritable départ !

Petit à petit, le bus se remplit, on sort des tabourets d’appoint, l’allée est encombrée de sacs de riz, de noix de coco, les bagages s’amoncellent sur le toit - matelas roulés, biquette, poulets. Le bus, qui compte environ 25 sièges, finit par accueillir une quarantaine de passagers, dont certains voyagent à l’air libre sur le toit. Ende n’est pas une petite ville charmante à l’architecture originale. Ende a subi les dommages du tremblement de terre de décembre 1992. De nombreux bâtiments en dur sont encore à moitié démolis, car la reconstruction s’est d’abord tournée vers les églises et les mosquées.

C’est décidé, nous n’allons pas plus loin. 
Retour à Singapour dès que possible !

Bena, île de Florès, 6 juillet 1993




Ce matin, visite d'un beau village traditionnel Ngada - voir le Quid, chapitre Ethnologie - du nom de Bena.
Les bus n’y passent pas, nous devons louer une voiture. Je vous entends d’ici : “Et il est où, le bureau Avis-Hertz à Bajawa ?” Ben, y’en a pas ! Il suffit d’en parler autour de soi : c’est le patron du restaurant Wisata qui propose de nous conduire en jeep jusqu’à Bena.


Une route sauvage, défoncée, étroite et sinueuse, bordée de fleurs et de bambous géants nous mène jusqu'au village, au pied du mont Inarié.



Nous voici au cœur de la nature, environnés de cris d’oiseaux inconnus, enveloppés dans la brume matinale, à mille lieues de la civilisation. Ah bon ? Il faut payer un droit d’entrée ?



Séchage du maïs

Mais le village est beau, serein : les maisons sont en bambou, avec un toit de palmes ; sous quelques vérandas, des femmes travaillent devant leur métier à tisser, dents et lèvres rougies par une chique de bétel, chiens et enfants autour d’elles.


La pluie s’est mise à tomber, et nous nous sommes assis sous une véranda au milieu des enfants enveloppés dans leur sarong. Je leur fabrique la cocotte-qui-remue-les-ailes-quand-on-lui-tire-la-queue, et je leur montre mon tour de magie favori. Grand succès, comme d’habitude !



En échange, ils nous chantent leurs airs préférés, à très nette tendance polynésienne ; un petit moment de bonheur que j’enregistre sur le dictaphone.

[Chansons d'enfants]


La population est très mélangée à Florès : certains ont le type malais comme à Java, d’autres sont d’origine chinoise - comme d’habitude, ce sont les commerçants -, et d’autres annoncent déjà les îles du Pacifique, avec leurs cheveux crêpus, et leur nez épaté.



La plupart des habitants sont catholiques, version animiste, et l’on nous demande souvent quelle est notre religion. Je peux alors prendre mon plus bel accent et répondre en indonésien : “Katolik.” Alors, les yeux s’arrondissent d’étonnement, et semblent dire : “Nous sommes donc du même monde !”

Vous ne le savez pas, j’ai fait de gros progrès en indonésien. Maintenant je parle aussi bien indonésien que Picou anglais, et comme lui, j’ai beaucoup de mal à comprendre les réponses…

Bajawa, île de Florès, 5 juillet 1993


[Musique dans le bus entre Labuanbajo et Bajawa]

Nous avons déjà traversé un tiers de l’île, et notre enthousiasme retombe peu à peu. Certes, l’unique route qui va d’ouest en est traverse des contrées montagneuses et volcaniques, verdoyantes et fleuries, mais à par ça… Certes, la vie dans le minibus est drôle à observer, mais au bout de cinq ou six heures de voyage… C’est le temps qu’il faut pour parcourir 150 kilomètres, la longueur moyenne de chacune de nos étapes.

[Appel à la prière]

Labuanbajo, île de Florès, 3 juillet 1993

Cliquez sur l'image, pour mieux voir l'itinéraire prévu, qui est en jaune

Mais oui, nous sommes bien partis, après que la piste de l’aéroport de Bima a été dégagée
 du troupeau de chèvres qui s’y promenait. Seulement deux heures de retard !
La salle d’embarquement est pleine à craquer, pour un coucou de 22 sièges, c’est curieux. À l’annonce du départ, toute la foule se lève, les hommes sortent discrètement un mouchoir, les femmes essuient leurs larmes avec leur voile et chacun dit au revoir à LA jeune fille en pleurs qui se dirige vers la porte d’embarquement !

Ambiance très sympathique au Bajo Beach où nous sommes actuellement - ne cherchez pas la plage, elle est à deux kilomètres ! Le personnel est aux petits soins pour ses routards de clients. La plupart d’entre eux quitteront le port de Labuanbajo pour l’île de Komodo, où nous avons décidé de ne pas aller voir les varans dévorer les chèvres devant les touristes.

Une courte promenade dans la rue principale de Labuanbajo ne nous laisse aucun doute quant à la date de notre départ vers l’est de Florès : ce sera demain à 7 heures !
En bus local.

Bima, île de Sumbawa, 2 juillet 1993

Marais salants vus d'avion

Nous voici dans un trou perdu, où nous avons dû faire escale, faute de places disponibles jusqu’à Florès.
Le bureau de Merpati à l’aéroport ne peut faire les réservations (!), nous nous rendons en ville puisque, de toute façon, nous devons au moins passer une journée à Bima. Pas de chance, c’est vendredi, c’est musulman, c’est l’heure de la grande prière, c’est fermé.


Allons déjeuner. Voulez-vous un petit topo personnel sur la nourriture indonésienne ? En France, dans tous les restaurants indonésiens, on propose une table de riz ou rijstaffel. Ici, il n’y en a nulle part sauf, peut-être, dans les restaurants de luxe, car c’est en fait un menu dégustation inventé par les Hollandais, destiné à faire découvrir la nourriture locale.
Pour nous, les plats qui reviennent le plus souvent sont le riz frit - nasi goreng -, et les nouilles sautées - bami goreng - avec des légumes, ou de la viande en petits morceaux.
Mon plat préféré, celui sur lequel je fais des études quasi journalières s’appelle le gado gado (ou gado 2). Il s’agit d’un assortiment de légumes cuits - épinards, pommes de terre, haricots verts, germes de soja, etc.- mélangé avec des cubes de tofu, le tout recouvert d’une épaisse sauce marron à base de cacahuète et piment. Il est souvent nécessaire de tempérer la “chaleur” du piment par une assiette de riz blanc.
Les fruits sont excellents ; papayes, pastèques, ananas, et nous découvrons en Indonésie 36 sortes de bananes toutes plus délicieuses les unes que les autres. Il existe également un fruit en forme de figue, à la peau de lézard :  le salak croquant et acidulé dont c’est la pleine saison. Fin du chapitre culinaire.



Après le déjeuner, nous retournons au bureau de Merpati : un billettiste est occupé avec un client ; autour de lui, ses collègues bavardent joyeusement devant le distributeur de boissons, un autre va ranger sa bicyclette dans le bureau du fond, bref, tout le monde est bien occupé ! On aurait dû emporter de la lecture.
Après un certain temps, c’est notre tour : “Nous aimerions réserver deux places pour Labuanbajo demain, s’il vous plaît.” (surtout rester polie).
Le type fronce les sourcils en regardant fixement les billets que je lui tends : “Il faut revenir demain matin”, dit-il.
- Mais, le vol décolle le matin, que je lui réponds en essayant de rester calme.
- Nous devons attendre la liaison radio avec Den Pasar qui centralise les réservations, rétorque-t-il, on ne sait jamais si on va pouvoir les joindre.
Nous décidons d’attendre. Quel miracle ! Cinq minutes plus tard, nos places sont confirmées par une voix sortie de 20 000 lieues sous les mers, et nos deux noms viennent s’ajouter à la liste manuelle, raturée et fléchée dans tous les sens. Apparemment, nous partons demain.

Mataram, île de Lombok, 1er juillet 1993

Nous quittons Kuta pour Mataram où nous essayerons de trouver un avion pour Florès. Il paraît que ce n’est pas facile…

Datura

A Mataram, le
bemo ne connaît pas l'hôtel que nous avions sélectionné et nous laisse en plan dans le centre-ville. Nous voyant un peu perdus, une personne nous propose de nous aider. Coup de chance, c'est le propriétaire du Oka Hotel. Second coup de chance, son hôtel de 5 chambres, se révèle très agréable !


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